INTERVIEW


ENTRETIEN FILMÉ PAR EVA MARTIN

François Rosolato : Quand on fait un film, on n'a pas forcément un message à faire passer. Il y a des sensations, et beaucoup de choses difficiles à résumer. C'est pour ça qu'on fait un film. Disons que la sensation que j'ai voulu faire passer, est celle d'une société où les gens n'avaient pas tant de liberté que ça, et surtout une société où les individus ont à priori une grande inégalité d'analyse par rapport à ça. Ce qui me frappe, en voyant le film fini, c'est qu'on a l'impression qu'il y a des gens très privilégiés, pas au sens de classe sociale, mais des individus qui ont cette espèce de facilité à se remettre en question, et à faire autre chose que ce qu'on les force à faire, ce qu'un certain nombre de facteurs pousse à faire. J'étais assez surpris dans cette conversation avec Jean-Claude qui est parti au Nicaragua, avec Daniel qui vit complètement autre chose, il y a un événement dans sa vie. Ses parents ont failli se retrouver en taule, il débarque en France, il ne parle pas français, il fait des études, il devient ingénieur, il pourrait faire une carrière complètement standard. Et non, il continue quand même à chercher sa voie, et c'est bizarre, chaque fois qu'on discute de mon film, les gens oublient ça, et focalisent sur les gens qui suivent leur voie sans dévier.

 

Eva Martin : Quelle était ta situation par rapport aux dix amis ?

François Rosolato : À ma place, derrière une caméra. Je vais faire une révélation : dans le film, on compte bien dix amis, mais il y a quelqu'un que je n'ai pas filmé. C'est un type que je vois vraiment très souvent, que j'ai rencontré à l'école de cinéma que j'ai suivie. Quand on était à l'école, c'était vraiment la haine la plus absolue. On ne se battait pas, mais c'était vraiment limite. Les années ont passé, et je me suis dit que c'était vraiment trop con, que j'avais envie de le revoir. Je ne savais pas où il habitait, c'est un mec assez secret. Je suis passé par pas mal d'amis en disant que j'avais envie de le revoir. Et puis on s'est retrouvé, c'était un peu pénible, et puis maintenant, on se voit tout le temps. Je lui ai donc proposé de participer au film, d'être l'un des personnages. C'est le seul qui ait refusé. Il m'a dit qu'il voulait bien, à condition que ce soit lui qui tienne la caméra et qu'il me filme en train de lui poser des questions, et quand il répondrait, la caméra serait sur moi. Ça ne s'est pas fait, mais je n'assumais pas du tout de me voir sur cet écran. C'était un film un peu trop personnel. Déjà ma voix me gênait. Avoir en plus ma tête qui apparaisse, ce n'était pas ce que je voulais. La question que pose le film, c'est : quelle liberté a-t-on ? C'est une question d'identité. Est-ce qu'on est déterminé ? Est-ce qu'on a la possibilité de choisir sa vie ? Il est clair qu'il n'y a pas de réponse. Tout à l'heure, on parlait de sociologie, de Bourdieu, il y a des réponses, mais ce n'est pas à moi de les apporter. Je n'ai pas voulu apporter une théorie préconçue, et que j'aurais illustrée par des exemples. A partir du moment où on se renvoie la balle, c'est un peu le serpent qui se mord la queue, et puis il faut arrêter, je vois pas pourquoi ce serait moi. Le pari du film était de sortir de cette espèce de nombrilisme qu'il y a dans certains films, et d'essayer de prendre des morceaux de réalité. Moi c'est ce qui m'intéresse le plus dans le cinéma, -c'est peut-être ce qui me manque dans le cinéma actuel de fiction-, de voir la vie de tous les jours. Piala filme «L'AMOUR EXISTE», ce sont les seules images qui montrent des bidonvilles autour de Paris. Je vais conclure là-dessus : il y a effectivement dans ce film, ce qui agace pas mal de monde, des bourgeois, des privilégiés, pas seulement mais essentiellement. C'est peut-être une réflexion politique à faire. Est-ce que politiquement ça se justifie de ne pas filmer ces gens privilégiés ? Auquel cas, on fait comme si ils n'existaient pas. Ils existent, le pouvoir de la société est plutôt dans ce milieu-là.

Eva Martin : Quelles sont les limites à ne pas dépasser ?

François Rosolato : Je bute un peu, parce que je ne me sens pas vraiment exhibitionniste. Je trouve que par sa nature même, le cinéma documentaire, comme le cinéma de fiction, a des comptes à rendre avec l'exhibitionnisme et le voyeurisme. Si on veut filmer des gens, on est obligé de les sélectionner selon leurs facilités d'expression, selon leur envie de dire des choses, même s'il y a au départ quelque chose d'un peu faussé dans l'idée qu'on va prendre un certain type de gens. L'image de la société va passer par le biais d'images, de gens ou de comédiens un peu exhibitionnistes. C'est peut-être quelque chose qui me titille un peu, et c'est pour ça aussi que la fiction est l'occasion de refaire passer une réalité dans un système sans violer des choses qui mettent un peu le spectateur en position de voyeur. Mais on ne peut pas généraliser, heureusement. Il y des films documentaires qui réussissent à rester sur le fil du rasoir. Il y a des moments où ça bascule, et là, c'est la catastrophe. D'autres, non.

Eva Martin : Peux tu résumer en un mot les Rencontres ?

François Rosolato : Liberté.

Entretien retranscrit par "BANDE À PART".

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